Photographie argentique

2022

L’oiseau migrateur 

Approcher l’animal en milieu naturel, Paimboeuf, Saint-Nazaire, 2022

5 photographies argentiques couleur, 45 x 45 cm, 1 sérigraphie A5

Le sujet de la série est une bécassine que je photographie à différents moments. Une silhouette apparaît à l’arrière-plan à côté de l’oiseau, acteurs d’un ballet intriguant dans un espace naturel. Les protagonistes sont mis en scène, déployés selon une gestuelle précise, et moulés dans une théâtralité figée. Le théâtre qui se joue ici, oscille entre scène de chasse et comédie.

Dans ce marais, sur le rivage de la Loire, avec un oiseau caché dans les herbes, la proximité des corps est le premier indice déconcertant. Comment peut-on interpréter à la fois l’assurance du personnage et l’indifférence de l’animal ?

Il y a incohérence, contradiction, énigme et opacité tandis que, à priori, tout concourt à une vision réaliste à partir des éléments fournis.

Et si l’on se rend compte que cet oiseau n’est pas un oiseau dressé ou un animal dans une réserve en semi-liberté, on réalise alors qu’il s’agit d’une bête figée dans des poses identiques. Ainsi, d’une image à l’autre, les postures se copient. Car il s’agit bien d’un oiseau naturalisé, placé dans un espace naturel.

L’oiseau du taxidermiste devient un oiseau vivant dans un milieu naturel. Ce qu’on lui demande c’est si possible d’être aussi beau que nature.

Je ne photographie que pour fixer ce passage.

La mise en scène consiste alors, à créer les conditions de cette transformation. La perturbation consiste, dans mon travail en un retournement.

Un retournement, comme on retourne un gant, qui reprendra après coup son aspect initial ou comme on le fait d’une boîte dont le contenu va se déverser sur la table pour être rangé à nouveau. L’ordre naturel est ainsi perturbé, car l’opération est à tout moment réversible.

Réalité au départ, réalité à l’arrivée, même si entre les deux une mutation profonde a eu lieu, mutation dont le cliché photographique constitue le témoignage.

Ce qui compte ici, c’est le sentiment de réalité, comme une fiction qui en arriverait à se rêver et à se faire vraie.

Associée aux photographies, la sérigraphie donne un texte à entendre, comme le sous-titrage d’un film sans image, le chant de la bécassine Poui, piu, pi, poui, piu, le cri d’un oiseau immobile.

Les moments de stase et de manque de mouvement sont souvent connotés négativement, comme des moments d’improductivité. Mais dans la réalité, l’immobilité de l’oiseau ne se réduit jamais à l’immobilisme, ni au simple repos car, immobile sous les hautes herbes, la bécassine est toujours en alerte.

Pour le philosophe Jérôme Lèbe, auteur de « L’éloge de l’immobilité », l’immobilité correspond à la décision d’occuper un lieu et de tenir une position. A l’ère de l’accélération, des impératifs de mobilité, être photographe signifie pour moi avant tout de faire le choix de s’arrêter, de se tenir dans un lieu, non pour une volonté de repli du monde mais au contraire pour ouvrir des espaces possibles.

Faire appel à l’inaction, la lenteur, le rêve, l’horizontalité pour leurs potentiels de résistance face à la soif de verticalité qui domine le temps présent. A travers la lenteur et le ralentissement, j’invite à la contemplation d’images proches du tableau vivant pour suggérer que la vulnérabilité des corps et de notre environnement donne accès à la possibilité de développer de nouvelles formes de présence.

Hélène Benzacar